Ce matin en ouvrant les yeux, la lumière évanescente de ma chambre et le silence feutré m'indiquèrent que la neige était tombée cette nuit.
Le ciel était laiteux et le jour se levait lentement. Dans la rue déserte, seule la double ligne du passage d'une voiture sur la chaussée indiquait que notre voisin était parti, comme d'habitude, très tôt.
L’avenue de Provence, bordée de villas et de jardins clôturés, s'emmitouflait sous un épais tapis de neige. En panaches ondulants, montaient en se délitant dans le ciel, des fumées opalescentes.
Sur l'appui de ma fenêtre, je découvris un petit sachet enrubanné, comme le sont les paquets de bonbons de Noël d'Alsace. De minuscules traces de pattes d'oiseau, formaient autour de lui, un cercle parfait. Une plume duveteuse, piquée sur le ruban de satin bleu, tremblait sous le souffle du vent.
Comment ce sachet était-il venu là ? Et depuis combien de temps ?
Sa mousseline brodée d'étoiles d'or n'était pas mouillée et lorsque je le soulevai, le sachet était aussi léger que la plume qui y était restée accrochée... pourtant... oui pourtant quelque chose y était enserré... quelques petites graines rondes et luisantes ainsi qu'un papier parcheminé. Celui-ci, finement roulé et fermé par un sceau de cire rouge était collé sur une de ses faces.
Je déroulai précautionneusement le message et découvris l'emblème du soleil avec en son milieu, peint en vieil or, un cœur. Les rayons solaires concentriques se terminaient finement par des cheveux d'ange, ou du duvet de cygne.
Au centre du cœur, une goutte d'or bombée, souple sous la pulpe de mon doigt, réchauffait de son rayonnement mon visage et mon corps. Et de ma bouche, sans même le vouloir, s'échappaient pressés et joyeux des mots-caresses, des mots tendresse venus du jardin secret et luxuriant de mon cœur. Parfois des sons mélodieux, inconnus de moi éclataient comme des bulles irisées et allaient se déposer sur un cristal de givre, un instant, avant d'éclater en myriades de notes cristallines.
Je devais rêver. Ce n'était pas possible, tout était magique dans ce matin de début du monde !
Je laissai couler dans le creux de ma paume les petites graines sphériques, et des images alors se formèrent spontanément... Sous le soleil stylisé, on pouvait lire à présent en lettres de feu : « Graines de rêves, à semer soigneusement en apportant amour et soins quotidiens pour qu'ils grandissent et se réalisent. »
Je remis précautionneusement les petites graines dans leur réceptacle et déposai le tout sur le bois ciré de ma coiffeuse dans une coupelle de cristal sculptée, offerte il y a longtemps par ma grand-mère Joséphine.
Et je fermai les yeux... juste pour essayer en les ouvrant à nouveau, de me persuader que j'étais été victime d'une illusion, ou d'un rêve éveillé, comme j'en avais souvent lorsque j'étais petite fille et que grand-mère Joséphine m'enseignait les secrets des plantes, des arbres, des étoiles et des prières anciennes et me faisait réciter les mystérieuses litanies pour guérir toutes sortes de maladies de l'esprit ou du corps.
Il y avait longtemps que je n'avais évoqué la longue silhouette de Joséphine. Je revoyais son visage à la peau étonnamment lisse et cireuse que j'aimais tant caresser lorsque j'étais enfant. Sa carnation de fleur de magnolia rendait la veine battant à ses tempes encore plus bleue et je suivais cette ligne sinueuse du doigt car en s'enfonçant dans les premiers cheveux ses méandres dessinaient un cœur parfait !
Joséphine disait que là vivait le coeur de Dieu !
Et voilà que, les yeux fermés, je sentais son parfum de réséda et de mandarine se répandre dans la pièce et ressentais un souffle tiède dans mon cou.
Voilà déjà un couple de mois, je m’étais retrouvée solitaire, sans le vouloir. Simplement abandonnée, au terme d’une vie de couple sans vraie joie, ponctuée par des jours et des nuits de silence. L’effondrement que m’avaient procuré l’abandon et le chagrin avait fait place à une sorte de néant. Je demeurais des heures durant allongée sur mon lit, à regarder le plafond pendant que la télé marchait « pour rien »… Les enfants avaient depuis longtemps bâti leur vie loin de moi et je me retrouvai dans un coin nouveau pour moi, sans ami connu et dans une région et une maison qu’il allait me falloir découvrir et apprivoiser.
La veille même, j’avais envisagé de faire cesser cette nullité qui était ma vie présente… Nul ne m’attendait, nul ne m’aimait, nulle personne ici ne me connaissait assez pour venir juste taper à ma porte ou me téléphoner. Mon fils tous les samedis prenait bien des nouvelles, mais écourtait vite son appel, prétextant des courses à faire, et le devoir accompli me faisait sonner un baiser sec dans le combiné.
J’avais préparé dans la coupelle de cristal tous les somnifères que le docteur m’avait prescrits et la bouteille de vieux marc de l’oncle Albert dans laquelle baignaient des raisins d’Italie, dodus et couleur d’ambre sombre.
J’avais avalé d’un seul coup tous les cachets et bu au goulot une grande rasade d’alcool. Mais celui-ci avait tant arraché ma gorge et rendu en feu poumons et trachée que tout ce que j’avais ingurgité repartit par le même chemin accompagné par une toux qui me plia en quatre me donnant l’impression que j’allais mourir… Étouffée !
Instinct de survie ?
En tous cas, soudain s’imposa à moi l’idée que nulle personne ne valait que je lui sacrifie une seule de mes cellules et d’un seul coup l’envie irrépressible de vivre poussa en moi comme un arbre. Je sentis consciemment que quelqu’un avait opéré ce miracle.
Était-ce ma conscience, mon guide intérieur ? Peu importe, en tous les cas j’étais vivante et « guérie »
À suivre…
Je vous mettrais le deuxième et dernier chapître bientôt